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La presse locale américaine en passe de tenter le tout-numérique

on lun, 11/21/2011 - 14:58

Par Julien Le Bot

Dans notre imaginaire (continental, européen, français), les Etats-Unis restent une terre de francs-tireurs. C’est (encore), à bien des égards, un Far West. Où l’on peut et doit jouer des coudées franches. Portrait d’un journaliste, John Paton, qui précipite (sans états d’âme) la presse locale sur la Toile. Et selon le New York Times, ça marche.  

Le journaliste David Carr tient la chronique, dans le NYT, de tout ce qui se passe du côté des médias à l’heure du numérique. C’est une porte d’entrée idoine pour qui veut approcher de près tout ce qui s’invente, se crée ou disparaît dans le monde de l’information. Et ce n’est pas un hasard si, le 13 novembre dernier, il a consacré un article, rédigé en forme de portrait, de John Paton.

Il faut dire que ce journaliste a un parcours pour le moins intéressant. John Paton n’est pas un énième cadre mondialisé, diplômé d’on-ne-sait-quelle business school option « Arts and Médias administration »,  bombardé à la tête d’un groupe de presse pour jouer les cost-killers sans regard ni égards pour le savoir-faire maison : la production et la diffusion d’informations.  

John Paton est un journaliste qui, très vite, a compris qu’on n’avait rien compris. Qu’un modèle ne tient la route que dans un contexte stabilisé. Qu’une révolution (technologique) appelle une révolution (des pratiques, des usages, des économies). Que rien ne se perd, que rien ne se crée, mais que tout se transforme.     

Tout a commencé en 1977 au Sun de Toronto. Petit à petit, il a gravi les échelons dans sa rédaction avant de rejoindre The Sun Ottawa dont il a su doper les performances avant que ce titre ne rentre dans l’escarcelle du groupe Québecor. Et c’est en dirigeant, ensuite, le site Canoe.com qu’il a pris conscience du potentiel (inexploré) des nouveaux médias. John Paton a ensuite pris la tangente pour rejoindre quelques associés dans une banque d’investissement qui, entre autres, n’a pas hésité à miser sur la presse hispanophone - diffusée dans les grandes villes américaines.

C’est en 2009 que les choses se sont accélérées pour l’ancien pigiste du Sun de Toronto. Aden Global Capital a décidé de faire appel à lui dans l’espoir de remettre à flot The Journal Registrer, rien de plus. Pourtant, cette opération s’est révélée bien plus engageante que ne le laissait présager le contexte pour la presse traditionnelle. John Paton n’y est pas allé de main morte ! Il a mis ce groupe sans dessus dessous en dotant chaque journaliste de petites caméras Flip pour se mettre au multimédia, en créant une salle de rédaction ouverte sur un café pour permettre à la communauté de ses lecteurs de se rapprocher de son canard préféré, ou encore en faisant passer toute la rédaction au logiciel libre.      

L’année suivante, MediaNews Group, qui regroupe de grands titres locaux comme The Denver Post, The Detroit News ou The Salt Lake Tribune, lui a demandé de bien vouloir se pencher sur les us et coutumes de ses rédactions. Objectif : essayer de corriger le tir (conduisant au sûr et quasi-irrémédiable déclin) en modernisant ces titres, quitte à repenser le rapport papier/numérique. Résultat : un an après avoir pris ses fonctions, les revenus sur le web ont progressé de près de 200%.

C’est d’ailleurs là son principal fait d’armes : montrer que ce n’est plus sur la papier que les revenus se trouvent. Ou plutôt : qu’il est peut-être urgent de ne plus attendre. Cesser de vouloir limiter les pertes du papier, pour aller chercher l’argent et les revenus là où ils se trouvent. La formule de David Carr fait mouche : « le patron de la deuxième plus grande chaîne de journaux américains est de ceux que la papier est sinon mort, du moins en train de disparaître plus vite qu’on ne le pense ».

Cette analyse ne lui vaut pas que des amitiés. John Paton n’hésite d’ailleurs pas à résumer sa méthode de travail de la façon suivante : la presse s’en sortira « le jour où elle arrêtera d’écouter les journalistes. » Sous-entendu : la corporation est trop conservatrice pour survivre en l’état. N’en déplaise aux grincheux, la planche de salut des médias existe, c’est la Toile. Point.

Présenté comme ça, les choses semblent un peu cavalières. Le personnage est fort heureusement plus pragmatique qu’il n’y paraît. Il n’a pas abandonné le papier et ne crache pas non plus dans la soupe. Tout est affaire de voilure, de calcul et d’intuitions. Ce que confirme, sous la plume de David Carr, Alan D. Mutter, professeur à Berkeley et consultant dans les nouveaux médias, en expliquant que d’anciens quotidiens du groupe n’auront bientôt plus que des éditions limitées à quelques jours dans la semaine, le reste des informations étant publié sur la Toile.

Crédit photo : @RickHarris (Licence Creative Commons)