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Aventure éditoriale locale & financement participatif : cap sur (le projet) "Le Phare Ouest" !

on lun, 04/15/2013 - 14:30

Par Julien Le Bot

La "condition numérique", pour reprendre le titre du dernier livre de Bruno Patino et de Jean-François Fogel, n'est pas - ou n'est plus - optionnelle : le réel est (sur le) web, et inversément. Les médias ne le savent que trop (mais leur transformation, devenue nécessaire s'ils veulent survivre, n'en est pas moins délicate à réaliser). Et quelques journalistes, qui n'ont pas forcément envie d'attendre, se mettent à avancer ici ou là quelques propositions éditoriales - quitte à tenter d'inventer leurs propres modèles. Comme le disait justement Jean Abbiateci sur son blog, "je ne sais pas si l'avenir appartient aux journalistes entrepreneurs (...), mais je suis persuadé qu'il appartient aux journalistes entreprenants". Exemple avec le projet "Le Phare Ouest", qui vient de débarquer sur le site de financement participatif KissKissBankBank et qui, début juin 2013, soit dans 6 semaines, 6 jours, 16 heures et 34 minutes (à peu près), devrait faire son apparition sur la Toile. Son credo ? Le Phare Ouest, c'est un nouveau site d'actualité "spécialisé dans l'enquête. En bref, c'est du breton, de l'actu et de la passion". Rencontre avec Sarah Duval, cofondatrice de ce poisson pilote né à Lannion dans le sillage de l'IUT de journalisme.            

"Le Phare Ouest" n'est pas une affaire bouclée : c'est un média en devenir (un "work in progress", dit-on, si l'on est "in"). Avec, comme chacun peut le concevoir, ses élans partagés (Sarah Duval parle de "passion" et n'omet pas de mentionner l'investissement personnel qu'elle implique - pour ne pas dire le bénévolat), sa part d'intuitions (le financement participatif permet de pressentir les attentes - ou non - du lecteur) et son optimisme redoutable sinon forcené (objectif fixé à 3 ou 4 enquêtes par semaine, rien de moins).

SARL ou pas, juridiquement, "Le Phare Ouest" n'est pas une réalité tout à fait finalisée. En revanche, les fondateurs turbinent déjà. A pleine vapeur. Sarah Duval n'a pas encore terminé sa Licence pro à Lannion qu'elle programme déjà la couverture des festivals de l'été en Bretagne par les rédacteurs (bénévoles dans un premier temps) de cette nouvelle rédaction web locale. Elle n'est pas seule dans cette affaire : son principal allié, Christophe Ségard, qui a pris en charge le développement en HTML5 du Phare Ouest, n'en est pas à son premier site ! Autrement dit, et on l'aura bien compris, "Le Phare Ouest", c'est un puzzle qui se compose peu à peu. Pas d'applications mobiles dans un horizon proche, mais un développement adapté à la lecture sur mobiles et tablettes. Pas de rédaction consitituée, mais une dizaine de jeunes journalistes rédacteurs capables de produire de la vidéo, des sons, ou des articles "enrichis". Sarah Duval : "On a envie d'avoir une approche éditoriale où l'on tire l'ensemble des ficelles du web". 

Et pour faire quoi ?

"Nous n'avons évidemment pas pour ambition de venir concurrencer Le Télégramme ou Ouest-France. C'est un complément, en quelque sorte. Nous avons envie de faire de l'information locale autrement, en sortant de l'actualité la plus chaude, avec des enquêtes et des sujets plus fouillés". Mais aussi une forte dimension participative : il va s'agir pour l'équipe de réussir, d'une part, à consolider sa petite rédaction, tout en incitant l'audience à s'emparer de son espace dédié. Quitte, encore une fois, à dynamiser cet environnement ouvert en organisant des concours ("Le Rédacteur du mois", par exemple). 

Quels (types de) sujets ? 

Approche généraliste : société, économie, culture. De ce point de vue, "Le Phare Ouest" cible "les Bretons" sans préciser outre mesure son créneau. "C'est l'aspect enquête qui pour nous est déterminant. On veut faire quelque chose entre un Mediapart local et un Owni, finalement", précise Sarah Duval, ajoutant qu'il s'agit de fabriquer un objet éditorial "malléable et facile à prendre en main". Sarah Duval n'est pas née à Lannion, à Plouescat ou à Landivisiau : cette jeune journaliste âgée de 21 ans, originaire du Havre, a tout simplement la sensation d'avoir trouvé en Bretagne le public qui convient pour ce genre d'aventures. "Les gens sont très engagés localement" , estime-t-elle, "et cet aspect local propre à la Bretagne peut nous aider à bien nous implanter auprès de nos lecteurs"

Pour quel rythme de publication ? 

"Une vingtaine de petits sujets par jour", selon Sarah Duval. Naturellement, la dizaine de journalistes bénévoles ne saurait tenir le rythme sans la dimension participative qui devrait pouvoir permettre de faire remonter régulièrement de bons articles. Là encore, difficile d'évaluer la cadence réelle pour la rédaction et l'engagement des contributeurs.   

Et le modèle économique pour cette voilure ?

Il va s'agir, à terme, d'avoir un petit budget pour les piges (avec remboursement des frais de reportages) pour les journalistes professionnels, pour le matériel, et pour une salariée au moins (Sarah Duval elle-même). Autrement, il ne s'agira pas, dans un premier temps au moins, de fonder une rédaction ex-nihilo. C'est une approche plus progressive qui a été adoptée. Un modèle émergent. Avec quelques objectifs précis à atteindre pour savoir s'il sera possible d'aller plus loin : les fondateurs du Phare Ouest pensent pouvoir atteindre les 3 000 VU/mois grâce à leur suivi de l'actualité locale (en particulier sur le front des Fesivals qui, chaque été, sont organisés ici ou là en Bretagne). Avec, on l'aura deviné, un peu de réclame : un bandeau sur la page d'accueil, et quatre encarts publicitaires sur les pages articles.

Un modèle tout gratuit, alors ?

Non, en réalité, il y aura une partie gratuite, "vitrine", avec notamment le suivi de l'actualité culturelle et son agenda. Mais les enquêtes, qui sont "au coeur de l'offre", seront payantes. Sarah Duval et Christophe Ségard ont adopté le parti pris suivant : l'abonnement pour un accès libre aux contenus est fixé à 3 euros/mois ("un peu plus qu'un café en terrasse"), et une enquête devrait pouvoir être être consultable seule pour la somme de 99 centimes.         

Quid du financement participatif sur KissKissBankBank ?

Sarah Duval : "On ne compte pas spécialement dessus : c'est un dispositif nous permettant de nous faire connaître auprès de nos futurs lecteurs".  Pour l'heure où cet article est écrit, la rédaction du Phare Ouest, qui souhaite récolter 8000 euros, a pu glaner 640 euros de la part de 25 "KissBankers".

Prochaine étape ?

Sarah Duval : "Le lancement est prévu pour début juin (mais je n'ai pas encore de date précise), et nous ferons le point en septembre 2013 pour savoir si l'on peut se développer, recruter, et continuer notre aventure".

Pourquoi, finalement, quand on s'apprêt à sortir d'école de journalisme, prendre ce(s) risque(s) pour lancer un tel projet ?

Sarah Duval : "Le terrain, c'est mon élément. Au lieu de passer mon temps à courir après des CDD d'un ou deux mois dans des rédactions à droite et à gauche, je me suis dit : pourquoi pas essayer de lancer mon propre média sur le web. Et advienne que pourra !"

Belle maxime, en effet, pour cette "entreprise éditoriale". A n'en pas douter, l'aventure mérite le détour. Et si, comme le disait Eric Scherer dans un entretien avec le journaliste Nicolas Becquet, "le clergé médiatique a perdu le monopole de ses outils", il n'est pas inutile d'entrer en "dissidence" pour tenter d'élaborer de nouveaux modèles. "Ceux qui maîtrisent cette réalité seront les médias de demain".  Dès lors, comment ne pas avoir envie de tenter le coup ?

L'équipe de Yakwala souhaite bon vent à toute l'équipe du Phare Ouest

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Crédit : Image KissKissBankBank réutilisée avec l'autorisarion de Sarah Duval.