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Et si l'on essayait de fabriquer des fils d'informations reposant sur des flux données ?

on lun, 01/14/2013 - 10:03

Par Julien Le Bot

Pour qui s'intéresse à la transformation des médias (ce n'est naturellement qu'un des aspects du "devenir-numérique" de nos sociétés) en "data-hubs" pour parler "geek" (ou en entrepôt/échangeur de données), il n'est pas inutile d'aller faire un tour du côté de l'article d'Alex Salkever, "Guns, Money and a data-driven hyperlocal wire service", publié sur l'incontournable site Street Fight Mag. Cet éditeur spécialisé dans les technologies sur Businessweek.com part de la publication d'un article (ô combien, et vous allez le comprendre !) plébiscité par les internautes suite à une enquête réalisée dans le comté de Westchester (près de New York) sur les propriétaires d'armes à feu par un média local, The Journal News. Son principe : élaborer une visualisation de données permettant de mieux connaître son quartier, ses voisins, mais surtout d'appréhender le nombre de "mousquets", comme on disait naguère, aux alentours. Son résultat : le journal a dû faire appel à une société de sécurité pour protéger ses locaux, et le public n'a pas hésité à prendre parti dans cette affaire. Par delà les enjeux purement éditoriaux (étant entendu qu'il s'agit d'un exemple typique de ce qui peut animer le public nord-américain), que peut et doit-on en penser quand on essaie de ré-inventer son média (local ou non, du reste) ?

Comme l'explique bien le chroniqueur Alex Salkever, la première des conclisions, dans cette affaire, et elle est évidente, c'est bien la suivante : quoi de mieux qu'une carte pour compléter/renforcer l'offre éditoriale d'un média local et/ou hyperlocal sur certaines informations. Sur ce front, à la limite, rien de nouveau, nous sommes (depuis longtemps) convaincu et partie prenante du mouvement. La visualisation des infos locales repose en partie sur une remise à plat du concept de "proximité". Le numérique et la donnée (au sens large), précisément, permettent de créer tout un tas de dispositifs individualisés, géolocalisés, voire "crowdsourcés". Il existe une forme de sens de l'histoire, désormais : comment peut-on faire l'économie d'une forme de "data-driven journalism", pour reprendre un terme difficile à traduire, mais explicite ? La donnée, c'est l'un des axes qu'il va falloir suivre.  

Cela étant, les outils existent, mais sont-ils faciles à prendre en main ? Adaptés aux besoins des rédactions ? Accessibles financièrement ? Open Calais (développé par Thomson Reuters) ou encore Palantir pour ne citer qu'eux : est-on raisonnable d'envisager une appropriation de ces solutions de la part de toutes les rédactions locales ? D'ailleurs, quelles sont les compétences clés pour réussir à "démocratiser" cet accès à la donnée ? Comme le souligne l'auteur de cet article, des outils existent. Les compétences également : ne parle-t-on pas, de l'autre côté de l'Atlantique, de "data-scientists" (ou éditeurs spécialisés dans le traitement de données) ? Certes, mais comme l'écrivait Spinoza, "tout ce qui est beau est difficile autant que rare". Ensuite, le datajournalisme peut-il se développer sans outils spécifiques, faciles à prendre en main, et adaptés aux nécessités éditoriales ? On y va, on y vient, comme le démontre régulièrement le journaliste Jean Abbatieci sur son blog, mais la route est (encore) longue. Quoique. De nouveaux outils, toujours plus simples et plus aisés à intégrer, pourraient voir le jour prochainement.   

Enfin, et dans le prolongement de ces quelques éléments de réflexion, n'est-ce pas là l'occasion de s'interroger sur l'intégration "industrielle" de ces données dans la mise en place de flux spécifiques, hyperlocaux, paramétrables et/ou adaptés en vertu d'un certain nombre de paramètres (géolocalisation, mobilité, etc.) ? Et le chroniqueur Alex Salveker d'imaginer la mise en place de "data-driven wire service" (des fils d'infos fabriqués et diffusés sur la base d'un vaste traitement de données) : ne devrait-on pas regarder de ce côté-ci pour soutenir l'innovation dans les médias, et accompagner la métamorphose des modèles (éditoriaux et économiques) ?

This service will not write stories. Rather, it will offer in an easy-to-use model the tools and expertise to quickly and continuously build data-driven reporting. The model, in my mind, would scale for the same reason technology scales. While there are some differences in implementation at the different state, local, and regional neighborhood layers, the ultimate mission remains the same and the technology to solve those problems could be generally applied at some level.

Les fondateurs de Yakwala soutiennent ce genre d'approche ouverte : il est possible, souhaitable et même nécessaire de mettre la donnée au service des usages, de l'information, et de la connaissance en général de son environnement. Il est urgent de dé-diaboliser la question des données (qui recouvre, d'ailleurs, des réalités somme toute différenciées) et de travailler sur les bienfaits et avantages que nous pourrions en tirer. Des technologies adaptées existent, et il n'est plus impensable de miser sur ces outils pour remettre le journalisme au goût du jour, pour consolider les modèles économiques, et permettre aux rédactions de disposer de nouveaux moyens. Au bout du compte, ce qui est en jeu, c'est bien le terrain, le réel, et l'information.

La donnée n'est pas une fin en soi : c'est un nouveau paramètre (quantitativement : c'est même le déluge), un extrait de réel (la Toile est partout, les objets sont de plus en plus liés), le fruit spontané de la société numérique (qui advient, quoi qu'on en pense). Au fond, le journalisme est un artisanat qui a de l'avenir. 

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Crédit : @Bigerking (Licence Creative Commons).