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Charter 97 : pour écrire (librement) sur le Belarus, (mieux vaut) publier depuis la Pologne

on dim, 12/01/2013 - 09:30

Par Julien Le Bot

Le sommet de Vilnius pouvait-il seulement tenir ses promesses (d’émancipation par « la réforme » et  « le changement », comme l’écrit l’une des plaquettes de présentation) quand on sait comment les choses se passent du côté de Minsk, au Belarus (ex-Biélorussie). Là-bas, dans la « dernière dictature d’Europe », Alexandre Loukachenko, son entourage et le KGB (tout un symbole) verrouillent tout et ne tolèrent rien. Et certainement pas la dissidence. C’est pourquoi, fin 2010, la rédaction du site d’informations « Charter 97 » a dû fuir le pays pour travailler depuis Vilnius, en Lituanie, puis Varsovie, en Pologne. Rencontre avec une rédaction hors-les-murs.  

Le Bélarus se ferme petit à petit, depuis des années, sans qu’on s’en inquiète trop. Et on en parle si peu. Et pourtant : pendant que les Européens tentaient poussivement de mettre tout le monde d’accord autour d’un « partenariat oriental » aboutissant à quelque « flop », la Russie de Vladimir Poutine continuait de veiller sur son voisinage en lui indiquant simplement la voie : pas trop de démocratie ni d’ouverture à l’Ouest, un projet d’Union douanière pour faire corps autour du bloc (et des pétrodollars) russe(s), et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Dans le respect de l’histoire russe (la disparition de l’URSS étant considérée comme « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » par Vladimir Poutine) et au mépris des libertés (dans toute la région).

Le Bélarus n’a rien d’une démocratie émergente. C’est même plutôt le contraire. C’est bien la raison pour laquelle Natalia Radzina, rédactrice en chef du site Charter 97, n’imaginait même pas qu’un partenariat puisse lier l’Union européenne aux autorités qui l’ont pourchassée :    

Cela fait 20 ans que dure cette dictature, et ça fait 20 ans que nous expliquons aux Occidentaux qu’il n’est pas souhaitable de faire quoique ce soit avec Loukachenko [élu en juillet 1994, note de l’auteur].

Pour écouter l’ensemble de l’ITV :

(En anglais, ndlr)

Il faut dire que Natalia Radzina et son équipe se battent depuis 1998 pour que la population biélorusse puisse accéder à des informations libres. Et le site « Charter 97 », avec ses 100 000 visiteurs uniques par jour, ses correspondants œuvrant dans la clandestinité et son réseau d’intellectuels dissidents, est considéré par le pouvoir en place à Minsk comme un vaisseau ennemi. C’est précisément pour cette raison que la rédaction travaille désormais depuis Varsovie, dans des locaux prêtés par la municipalité, au 6ème étage d’un immeuble adossé à l’une des grandes artères de la capitale polonaise (avec ses tramways Mitteleuropa et ses berlines de luxe allemandes dernier cri) :  

Il est tout simplement impossible, pour des journalistes, de travailler depuis le territoire Biélorusse. Soit ils disparaissent, soit ils sont tués, soit ils sont emprisonnés. L’histoire de notre site le montre bien : son fondateur, Oleg Bebenin, a été tué en 2010.

2010. Ce fut sans doute le point de non-retour pour l’ensemble mouvement « Charter 97 », né en 1996, au lendemain d’un référendum au cours duquel Alexandre Loukachenko allait renforcer son pouvoir présidentiel et prolonger son mandat. Cet ancien partisan d’une forme de fidélité à l’héritage communiste, présidant au Parlement biélorusse un comité anti-corruption, a été élu en juillet 1994 à l’âge de 40 ans.

Pourquoi, dès lors, nommer ce mouvement « Charter 97 » ? En écho à la « charte 77 » qui, vingt ans plus tôt, fut un cri de ralliement pour les dissidents tchécoslovaques, au nombre desquels on retrouve Vaclav Havel ou Patocka, réclamant le respect des droits de l’homme.

2010. Alexandre Loukachenko brigue donc un quatrième mandat. Et tente de faire taire les opposants, à l’image d’Oleg Bebenin, militant historique de Charter 97 et soutien d’un des candidats dissidents, retrouvé pendu chez lui le 3 septembre 2010. Et le 19 décembre 2010, le jour de l’élection, le président ne s’embarrasse pas : la victoire lui appartient, il fait donc ce qu’il veut avec les urnes. Le dépouillement est aussitôt dénoncé par l’OSCE pour cause d’irrégularités. Qu’importe : Loukachenko obtient, selon les autorités, 79.67% des suffrages. L’affaire est (théoriquement) pliée pour ce nouveau mandat. C’était sans compter sur l’exaspération de la population. S’ensuivent des manifestations spontanées. Les journalistes de « Charter 97 » sont sur le pont. Ils publient, ils couvrent les évènements, et dénoncent ce qui est en train de se jouer dans les rues de la capitale, Minsk.    

Fyodar Pauluchenka, 37 ans, responsable des développements du site Charter 97, le raconte très bien :

Notre site a été l’un des plus consultés. Le jour de l’élection, tout s’est terminé avec des protestations dans la rue et une répression féroce des manifestants. Les candidats et opposants ont été battus, détenus, et tous les sites d’informations ont été attaqués.

Tous mes collègues de Charter 97 à Minsk ont été arrêtés. Pour ma part, j’ai eu la chance, j’ai réussir à échapper de justesse aux forces du KGB. Je suis parti avec mon ordinateur et j’ai fui. Ce fut le début de l’exil pour moi et pour notre équipe : d’abord à Vilnius, puis à Varsovie.

Pour écouter l’ensemble de l’ITV :

(en anglais, ndlr)

Natalya Radzina, 34 ans, est l’une des personnalités arrêtées. Elle est emprisonnée, battue, et ne sait pas quand elle pourra ressortir. L’Union européenne a beau réclamer la libération des opposants détenus, rien. Il ne se passe rien. Puis, finalement, un mois et demi plus tard, à la veille d’un sommet, elle est libérée. Assignée à résidence, chez ses parents, à Kobryn. Une nuit, elle réussit à s’enfuir, transite par Moscou puis rejoint l’Union européenne (Genève, Vilnius, puis Varsovie). Elle n’est pas la seule à s’opposer frontalement à la tyrannie du dirigeant Loukachenko et à la corruption gangrénant son régime, mais elle incarne ce combat pour une information libre dans un pays où il est impossible de se connecter à tous ses sites qui osent dire l’indicible – sauf à y laisser sa peau.

C’est pourquoi chaque jour, de 6 heures à 16 heures environ, dans cet appartement transformé en salle de rédaction en exil, toute son équipe de journalistes biélorusses veille, publie, partage. Ni chichis ni froufrous entre ces murs : chacun travaille en silence sur son ordinateur portable. Il y a peu de bruit. Quelque(s) « plop(s) » se font entendre : c’est un témoin qui, sur Skype, fait son apparition. L’entretien sera enregistré sur un petit dictaphone Olympus, retranscrit, puis publié.

Le téléphone sonne : c’est soit pour Fyodar, soit pour Natalia, qui centralisent les informations et la plupart des contacts pour des questions de sécurité. « Il est essentiel pour nous de protéger nos sources et nos journalistes ». Dès qu’une information est vérifiée, validée, seules trois personnes peuvent la publier sur le site. Là encore, les journalistes n’ont plus accès au « back office ». Ils préparent leurs copies en y mettant directement des balises HTML dans le texte, les envoient depuis leurs messageries Gmail, pour que les trois responsables les publient. Et c’est envoyé.

Pour dénoncer les faux-semblants du régime et ne pas lésiner sur la diffusion, les informations  sont publiées en biélorusse, en russe, et en anglais. Et au sommet de la page d’accueil du site, trois vignettes pour mettre en avant quelques-uns des derniers dossiers. Pour se faire une idée, quoi de mieux qu’un petit panorama capricieux des dernières vignettes publiées en haut du site, pour annoncer la couleur :      

Qui sont ces journalistes et combien sont-ils ? A Varsovie, une petite dizaine. Et ils ont tous la (petite) trentaine. Il y a les rédacteurs (Katia et Sasha, étudiantes souriantes et déterminées, Yauhen, qui fait figure de doyen du haut de ses 34 ans, mais aussi Gleb, avec ses avant-bras tatoués, qui parle un peu le français et peut se lever de sa chaise à tout moment pour chanter), il y a les modérateurs en charge de la gestion des commentaires et des partages sur les réseaux sociaux occidentaux et russes (Yvan et Kostia), et il y a les deux administrateurs systèmes qui, en permanence, surveillent (Pavel et Fyodar). Tous ont été aux prises avec le KGB. Et chacun compte bien continuer – tant que le régime sera encore là, de l’autre côté de la frontière. Pour autant, c’est un combat perpétuel, explique Fyodar Pauluchenka :   

Depuis que nous sommes installés en Pologne, la menace physique du KGB n’existe plus. En revanche, nous sommes exposés à des attaques électroniques des services de sécurité biélorusses. Nous avons essuyé des attaques D-Dos ou des attaques de virus sur nos ordinateurs personnels. Le KGB a aussi tenté d’autres méthodes : il y a par exemple essayé de changer les DNS du pays pour empêcher le public d’accéder à nos informations.

Plus de 60% du trafic provient d’un accès direct au site de Charter 97 via leur nom de domaine.  « Mais il est important pour nous d’aller chercher une nouvelle audience. Et ce n’est pas facile. Nous essayons d’être mieux référencés par les moteurs de recherches comme Yandex et News.Yandex », qui sont les respectivement Google et Google News russes. Cette course à l’audience, censée faire barrage à la propagande du régime, ne se fait toutefois pas à armes égales. Il est impossible d’accéder, par exemple, au site de Charter 97 depuis les bureaux des administrations biélorusses ou depuis les ordinateurs de l’Université de Minsk. Ce n’est pas tout. Il ne suffit pas d’être vu pour pouvoir être lu. Ce serait trop simple, témoigne encore Fyodar, les yeux rivés sur son tableau de statistiques :   

Les gens ont peur en Biélorussie des conséquences de leurs actes. En permanence. Les gens ordinaires ont peur de laisser leurs opinions sur les réseaux sociaux ou sur des blogs. Ceux qui nous connaissent savent que nous sommes interdits, donc ils s’efforcent de ne pas participer à  nos articles pour ne pas manifester publiquement leur lecture. Ils craignent d’être repérés et d’avoir des problèmes.

Il faut donc continuer et se débrouiller pour aller chercher de nouveaux lecteurs. Avec, parfois, de« bonnes vieilles méthodes » qui semblent faire leurs preuves puisque l’audience croît, petit à petit : Charter 97 demande à ses lecteurs de diffuser, sur papier, le nom du site, en le faisant circuler, discrètement, de boîtes aux lettres en boîtes aux lettres. 

L’Europe est étrangement présente au cœur de la rédaction. Comme une promesse et un mirage à la fois. Dans la salle de réunion, des photos imprimées sur du papier A4 sont accrochées aux murs. C’est une sorte de galerie des martyrs de Charter 97. Et à l’angle, à côté d’un Teddy Bear posé dans un cube en plexiglas avec son fanion appelant au respect des droits de l’homme en Biélorussie, se trouvent les drapeaux polonais et européens entrecroisés.

Qui n’est pas sans faire écho à une querelle (devenue) traditionnelle pour qui s’intéresse à la diplomatie : comment faire plier un régime oppressant la population ? Faut-il multiplier des sanctions (pour étranger les autorités) ou privilégier la coopération (dans l’espoir que la contestation viendra de l’intérieur) ?

A quelques jours du sommet de Vilnius, Natalia Radzina doutait de l’efficacité d’un « partenariat oriental » :   

La realpolitik privilégiée depuis des années par l’UE implique de fermer les yeux sur le fonctionnement de ce régime. Certes, l’Europe achète des produits pétrochimiques à la Biélorussie. Mais cela sert les intérêts du régime, et non ceux de la population. Cet argent sert à oppresser la population biélorusse.

Le doute va même au-delà. L’Union européenne a-t-elle une stratégie claire à l’endroit des pays de l’ancienne sphère soviétique ? Selon la rédactrice en chef de Charter 97, il suffit de voir la frustration des jeunes Ukrainiens pour comprendre qu’ils ne se sentent pas suffisamment soutenus par les Européens. Et ce sont les Russes qui l’emportent, balayant au passage bien des espoirs.

Au fond, il y a une erreur fondamentale qui est commise par l’UE : c’est l’idée selon laquelle on peut coopérer avec le régime biélorusse. Il faudrait plutôt coopérer avec les forces pro-démocratiques.

En attendant, Alexandre Loukachenko verrouille tout ce qui peut être verrouillé. Et toute prise de parole peut et doit être considérée comme une menace potentielle. Le 20 novembre dernier, en marge d’une conférence sur la lutte contre l’alcoolisme et la consommation de drogues, le ministre biélorusse de l’Information, Dzmitry Shadko, annonçait tranquillement vouloir placer l’ensemble des sites les plus consultés sous surveillance (avec notamment l’attribution d’un système de licences). Puisque tout le monde, à l’heure du web, est devenu un « média », il est nécessaire de s’assurer que chacun saura faire preuve de discernement.