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#4M Mashreq : Journalisme, innovation et coopération

on ven, 10/10/2014 - 08:37

Par Julien Le Bot

L’innovation, drôle de concept. Quand on ne sait plus quoi faire (parce que c’est la panique à bord ou la débandade dans les kiosques), on innove. L’innovation, si elle existe, est d’abord, à y regarder de près, une réalité à géométrie variable. À quelques jours du forum #4M de Beyrouth, mais surtout, à quelques encablures de mes derniers jours de travail aux côtés des équipes du programme #4M Mashreq soutenu par CFI, je souhaiterais partager quelques impressions. Sur le journalisme, l’innovation et le numérique.

#4M Mashreq, d’où ça sort (1) ?

C’est un programme de coopération ayant vocation à accompagner de (petits) médias numériques (du Proche-Orient) cultivant leur indépendance éditoriale avec, il faut le dire, une certaine idée du journalisme. Et cette aventure collective est née, avant tout, d’une frustration au moins. On dit souvent, dans les milieux autorisés, que l’innovation, c’est avant tout une réponse claire apportée à un besoin bien identifié. J’y souscris. De ce point de vue, l’équation est à la fois simple et évidente : les temps ont changé. Pour tout le monde. Cela étant, les médias dits “traditionnels” (avec leur diffusion à l’ancienne, de “haut en bas”), quelque soit leur modèle (financements publics, abonnements, publicités, etc.), ont souvent bien des difficultés à se transformer sans savoir, pour autant, redonner un horizon clair à leur ligne éditoriale et à leurs lecteurs qui, quoi qu’on en pense, sont le plus souvent partis flâner ailleurs. En ligne principalement.  

Par ailleurs, contrairement à une idée reçue, il n’est pas toujours nécessaire de tirer le diable numérique par la queue pour retrouver un second souffle. En un certain sens, il suffit de repenser le métier à l’aune des usages pour commencer à poser les bonnes questions (à défaut de pouvoir aligner d’un coup, d’un seul, toutes les réponses posées par le numérique). Le journalisme, qui s'apparente plutôt à un artisanat qu’à une science dure, n’échappe pas à la règle. Même par gros temps. Usages à fond de cale, donc, pour ne pas perdre le Nord éditorial.

Au passage, qui dit “révolution numérique”, dit : les cartes sont perpétuellement rebattues. Bien malin celui qui pourrait dire : l’avenir, c’est par là, c’est sûr, je le sais, je l’ai compris. Pas (ou plus) de rente possible, il faut qu’on se ré-invente en permanence (à Paris ou à Beyrouth, à Bagdad ou à New York) en comprenant cette forme étrange de sagesse des foules s’emparant, commentant, partageant des articles en ligne. Autrement dit, tout (re)commence par le fait de sentirles choses bouger, ici et maintenant. Et de savoir jouer sur le terrain du réel en se défiant de la tyrannie du préjugé tautologique (je suis journaliste donc je suis indispensable) ou les illusions de la tabula rasa (on efface tout et on recommence).

En proposant, puis en pilotant le programme #4M Mashreq pendant près d’un an, je me suis donc décidé à (re)partir avec des idées simples vers l’Orient compliqué, comme on le dit souvent, pour travailler sur le fond : comment tenter de mettre sur des rails durables des rédactions motivées par l’idée d’indépendance à l’heure de la grande bascule numérique et ce, dans une région en perpétuelle effervescence ?  

 

#Innovation #OuPas

Ensuite, il y a cette question qui revient sans cesse dans les forums internationaux, les conférences et autres grands raouts éditoriaux : le salut (des rédactions) ne passe-t-il pas par un bon usage du concept d’innovation ? Difficile de s’en remettre à un simple mot pour repenser tout un monde et valider toutes ses hypothèses. Mais tout de même. Prenons peut-être simplement la chose au pied de la lettre pour voir ce que ça donne : peu à peu, transformons. Testons. Inventons. Pas à pas.

En tant que journaliste français (je pourrais écrire européen), j’ai eu l’occasion, notamment avec @Yakwala, qui est à ce jour ma première expérience entrepreneuriale (certainement pas la dernière), de me fabriquer un modeste radeau. Pourquoi se lancer dans un tel détour ?  Pour me permettre, librement, d’appréhender des rivages inconnus pour surmonter une première frustration professionnelle cultivée dans des rédactions de France et de Navarre : c’est rarement sur les autoroutes du mainstreamqu’on arrive à tester de nouveaux coucous éditoriaux. Pis encore. En tant que journaliste, il est sans doute plus utile de prendre soi-même le taureau numérique par les cornes pour toiser l’arène, la nouvelle. Qui impose, le plus souvent, il faut bien le dire, ses conditions au nouvel entrant.

Et à bien y regarder, l’innovation éditoriale, sur la Toile, c’est plutôt une mécanique de précision pour petite écurie (comme toujours, il existe des contre-exemples, mais qui ne changent rien au fond de l’affaire). Et quoi qu’on en pense, mieux vaut éviter de se laisser porter par le courant sur d’immenses paquebots rédactionnels qui ont bien des difficultés pour changer de cap...

  • quand les circonstances l’imposent (pour tout un tas de raisons qu’il ne s’agit pas ici de décrire) ;

  • quand on veut tenter de vivre (de) son métier, fût-il en pleine métamorphose, autrement. Pour ne pas sombrer dans l’apathie (courir après le flux, la phrase, l’agenda).

Et puis, parce qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, autant se jeter à l’eau pour tenter de trouver sa voie/x. Au prix, il faut bien l’avouer, d’un certain inconfort : on pense aller du point A au point B avec son projet (et sa jolie feuille de route) mais en testant des hypothèses, en toisant son écosystème, on apprend vite que c’est plus compliqué que ça.

Quand ça se passe bien, c’est-à-dire, quand on développe ce qu’on n’avait pas tout à fait prévu, l’on découvre cette joie étrange : on est vivant, bien vivant, parce qu’on a surmonté les risques, contourné les obstacles, et modifié son (business) plan. Le début de l’aventure, en somme. Et sur le web, le lecteur, qui rebondit de lien en lien, qui n’aime pas payer pour lire et qui partage à gogo sur ses réseaux, il est bien là, en face, qui cherche des informations, qui a du répondant, qui a des exigences et qui, comme on dit, est aujourd’hui au centre de la géographie. Non, le journalisme n’est pas mort puisque sur la Toile, chacun cherche son média. Et inversement. Tout reste à faire. Et à inventer. Au service de l’indépendance éditoriale et du droit d’informer.

 

#4M Mashreq, d’où ça sort (2) ?

Deuxième frustration : ayant pris le large, grâce à cette petite entreprise, @Yakwala, j’ai pu travailler en indépendant sur tout un tas de projets de médias en ligne identifiés par CFI, agence de coopération médias particulièrement active, depuis 2011, dans l’ensemble du pourtour méditerranéen que je parcours, pour ma part, depuis quelques années maintenant. Et sur ces “chantiers”, comme j’aime à les qualifier, en particulier dès lors qu’il s’agit de coopération(les anglosaxons parlent plus volontiers de development), j’ai beaucoup appris, partagé, mais j’ai surtout rencontré bien des acteurs locaux souhaitant renouveler l’offre éditoriale (a fortiorisur des territoires traversés par le souffle du “printemps arabe”). J’en ai vu des journalistes de tous horizons se plaignant des rédactions corrompues, des blogueurs courageux démentant des versions officielles, des (h)ac(k)tivistes bienveillants faisant remonter de la donnée publique et ouverte. Et j’en ai écumé des rencontres, des ateliers de partages d’expériences en matière de “bonnes pratiques”, des sessions d’apprentissage sur tout un tas de “nouveaux outils”. Mais pour finir, j’ai rarement eu la sensation d’avoir la possibilité de travailler sur des programmes structurants (dans la durée) permettant de changer la donne. Et d’inventer, ensemble, de nouvelles recettes.

En un certain sens, je me suis parfois vu repartir de Tunisie, d’Égypte, de Mauritanie ou du Liban en me disant qu’il restait encore beaucoup à faire, au sens propre. Faire (du journalisme), produire (des idées, des formats, des enquêtes), développer (des rédactions numériques) : partir à l’aventure, soutenir la métamorphose, tester des hypothèses, encore et toujours cette attente. Pour répondre à des questions précises, des besoins identifiés, éclairer des zones d’ombres évidentes, mobiliser des volontaires, ou construire des solutions collectives et/ou collaboratives.

Parce qu’il est aussi là, l’enjeu. Et pour tout le monde. D’ailleurs, et c’est sans doute là l’un des intérêts d’une telle pratique itinérante, à force de vadrouiller (plutôt loin de la Silicon Valley et des écosystèmes “bodybuildés” aux R.O.I.), une évidence m’est apparue : devant le numérique, nous autres journalistes, tous égaux. On le sait un peu, mais on ne le répète sans doute pas assez.

Certes, nous n’avons pas toujours les mêmes problèmes, nous n’avons pas nécessairement les mêmes façons de poser des questions, mais on peut essayer de construire des solutions ensemble. Et qui sait : les expérimentations, les échecs et les trouvailles des uns, sans ordre de préséance ni autre forme de hiérarchie que celle de l’exigence, serviront à n’en pas douter aux autres. Entre Paris, Beyrouth et Bagdad, Il y avait donc (enfin !) de la place pour une “co-opération” au sens propre (horizontale, itérative et, pourquoi pas, innovante) dans la recherche de nouveaux modèles éditoriaux. Quitte à en profiter pour faire bouger nombre de petites lignes. Dont acte.

 

Alors #4M Mashreq, c’est parti comment ?

Automne 2013. L’agence CFI, qui cherche à renouveler ses modalités d’intervention au Liban, accepte de soutenir l’idée d’un programme structurant pour des médias indépendants en ligne, travaillant en prise avec des acteurs de terrain, capable de fonctionner comme un incubateur éditorial éphémère (avec tous les étages de la fusée : idée éditoriale, développement du site, preuve de concept, feuille de route, modèle économique...), et mobilisant tout un tas de savoir-faire(s) pour tenter de dompter ce concept f(l)ou : l’innovation.

Autrement formulée, l’équation a été (co-)construite comme suit : des porteurs de projets motivés (et non des interlocuteurs institutionnels), une approche régionale (pour créer du commun dans un contexte où les frontières sont souvent infranchissables), et une feuille de route collective pour avancer sur un peu plus de huit mois de travail avec :

  • 5 sessions de 6 jours de travail à Beyrouth (toutes les 8 semaines environ) ;

  • des points étapes à mi-parcours avec, si possible, entre les lignes, la création d’un collectif éditorial informel, solidaire et curieux (de nouvelles pratiques).  

Trois partenaires (CFI, AltCity et Skeyes), une conférence à Beyrouth (le 6 décembre 2013 avec, en guest stars, Ziad Maalouf, Damien Van Achter, et Nicolas Kayser-Bril) et un appel à candidatures lancé quelques jours plus tard : les dés étaient jetés. 10 porteurs de projets ont été sélectionnés (6 au Liban, 1 en Syrie, deux en Palestine, 1 en Irak) en février 2014 au terme de rencontres au sein des rédactions pour tenter de les accompagner, quelques mois durant, dans la transformation de leurs équipes, dans la structuration et la réalisation de leurs projets, et dans la quête de sources de revenus permettant de consolider leur indépendance.    

 

#4M Mashreq, mode d’emploi  

La première des difficultés, comme on peut très bien l’imaginer, a été de créer, dans un contexte régional sur lequel je ne reviens pas, un périmètre de travail susceptible de soutenir activement des porteurs de projets aux besoins parfois très différents. En effet, quoi de commun entre un journal en ligne refusant la corruption en Irak, un média lent et flâneur déambulant dans toutes les grandes métropoles de la Méditerranée, une ONG archivant les pratiques artistiques et les actions en faveur de la paix au sein de la société civile en Syrie, une plateforme de photographie collaborative au Liban, un atelier d’investigation ou une agence de transmédia storytellingfonctionnant comme une maison de haute couture ?

Sans entrer dans le détail des ambitions et des attentes de chacun des 10 projets sélectionnés (la liste est ici), il est plus intéressant de noter ce qui, finalement, réunissait les porteurs de projets :

  • Un état d’esprit bien particulier : le journalisme (ou les pratiques documentaires) n’est pas un métier comme les autres. Autrement dit, il s’agissait moins de travailler dans le cadre d’un plan de formation, mais bien plutôt de prendre le temps de construire une aventure éditoriale indépendante (si possible “durable” et/ou, comme on ne dit pas, “soutenable”) ;  

  • Une forme de curiosité : développer son projet éditorial, c’est aussi accepter de prendre en compte l’ensemble des tenants et des aboutissants d’une petite entreprise ou d’une ONG : chercher des revenus, prévoir un plan de travail, mobiliser son équipe, animer sa communauté, évaluer ses besoins, démarcher des partenaires, des clients ou des prestataires ;

  • Une certaine méconnaissance des questions techniques, mais une volonté claire d’essayer de transformer son offre éditoriale en ligne, fut-ce petit à petit, en appréhendant la logique (agile) de projets.

Naturellement, il faut rester modeste ; à aucun moment, la recherche d’une forme d’innovation ne s’est transformée en fabrique industrielle à “disruption technocentrée”. Nul n’en a(vait) les moyens, les compétences ou les prétentions : nous avons plutôt tenté de penser de manière globale en tentant d’oeuvrer en mode numérique de bout en bout. Petit inventaire, non exhaustif à l’évidence :

  • Comment transformer son offre avec peu de moyens pour faire sa preuve de concept, comme on dit ?

  • Comment chercher des revenus dans un contexte politique instable ?

  • Y-a-t-il des duplications possibles pour développer le modèle et faire école ?

  • Des synergies sont-elles possibles avec d’autres médias, ONG ou partenaires ?

  • Une logique de développement façon open sourceest-elle envisageable ?

  • Plus prosaïquement : comment des données simples peuvent enrichir une enquête courageuse ?

  • Comment développer un nouveau site quand les compétences techniques sont rares ?

  • Quelle place pour la vidéo, le mobile ou le financement participatif quand il est difficile d’accéder à PayPal ou quand le web toussote à tout bout de champ ?

  • Quelles sont les bourses, les donneurs d’ordre internationaux ou les clients potentiels pour tel ou tel savoir-faire ?

Chacun des porteurs de projets s’est prêté au jeu : nous sommes partis des dossiers déposés début 2014 pour reprendre tout le travail ensemble. Et rebâtir une feuille de route “augmentée” des apports des uns (les experts) et des autres (les autres journalistes incubés).  

 

#4M Mashreq, au programme

Partant de là, il s’est agi pour moi et pour l’ensemble des partenaires d’oeuvrer à la consolidation du collectif tout en fonctionnant de manière strictement décloisonnée. En pleine empathie avec les projets, les besoins, les retours d’expériences et les réalités locales. Et pour baliser le chemin, nous sommes partis sur un programme volontairement ouvert, collaboratif et évolutif, tout en faisant appel, chaque fois que c’était possible, à des intervenants issus de tout le bassin méditerranéen.

Là encore, le programme a été pensé comme une forme de “co-opération” au sens propre. D’où ce parti pris en matière d’accompagnement des porteurs de projets puisque nous avons fait appel à :

  • des professionnels aux parcours parfois singuliers (journalistes indépendants, chefs de projets en agences numériques, ingénieurs spécialisés dans les données ouvertes, webdesigners, etc.) ;

  • des parcours croisés en permanence (selon la logique point/contrepoint) pour entretenir la tension critique permettant d’identifier les risques, les faiblesses, les lacunes.

Autrement dit, et pour détourner la terminologie parfois en usage dans les agences de coopération, il s’agissait moins de recourir à des “experts”, cadres de grandes rédactions (plus ou moins au placard, plus ou moins loin du terrain), capables de pontifier ex-cathedra des heures durant, que de faire appel à des individus capables de mettre les mains dans le cambouis. Moins de top/down, plus d’échanges. Moins de blabla, plus de taf, en somme. Et pour chaque session de 6 jours, la règle du jeu fut simple : une thématique abordée, un livrable.

Et pour le dire très vite : chacun a respecté les règles du jeu. Mieux encore : nous avons pris le temps, chaque fois que les circonstances l’imposaient, de les transgresser pour ajuster (le programme), resserrer (l’accompagnement), partager (des documents ou destemplate(s)en ligne) ou inviter des personnes passant par “là” pour échanger sur l’évolution du journalisme, des modèles économiques ou des technologies (des correspondants installés au Liban, des entrepreneurs “co-workant” à AltCity, des designersou des développeurs oeuvrant dans la région).

Dans les grandes lignes, côté tempo, et pour entrer dans le dur du programme, nous avons fonctionné selon le découpage thématique suivant :

  • Session 1 (21 au 26 avril 2014) :  "L’éditorial et le numérique, mode d’emploi"  

Avec Anne-Laure Chapelain, de La Netscouade, nous avons organisé des ateliers permettant de cultiver une approche globale de la newsroomnumérique. Au service d’une redéfinition du projet éditorial pour les mois à suivre.

  • Session 2 (16 au 21 juin 2014) : "Gestion de projet web (1) : côté technique, côté UX"

Avec Rémi Rousseau, de La Netscouade, et Charles Ruelle, ancien responsable technique de la mission Etalab, nous avons transformé la grande salle d’AltCity en grand chantier ouvert pour nous permettre de produire tous les documents de travail nécessaires pour la refonte des sites. Et pour passer, dès que possible, en mode beta.

  • Session 3 (4 au 9 août 2014) : "Gestion de projet web (2), beta-test, et retours d’expériences"

Rémi Rousseau (La Netscouade), Loguy (Bot42), et Malek Khradraoui (cofondateur d’InkyFada) ont pris le temps, à mi-parcours, de consolider, guider, conseiller, et accompagner la métamorphose en cours pour chacun des porteurs de projets.

  • Session 4 (4 au 9 septembre 2014) : “Modèles économiques &tutti quanti”

Jazem Halioui (CEOd’Innova Tunisia et promoteur de l’Open Gov) et Thomas Plessis (producteur et entrepreneur) m’ont aidé à poser les bases (économiques) de l’indépendance tout en continuant d’interroger la pertinence des approches éditoriales retenues : ou comment, à un moment donné, se dire qu’il est nécessaire de trouver son modèle pour construire et/ou consolider son projet.

  • Session 5 (avant le forum #4M, du 13 octobre au 16 octobre) : “La rampe de lancement”

Philippe Couve (Samsa) et Olivier Lambert (Lumento) sont invités à boucler ce vaste programme en soutenant les porteurs de projets dans le dernier effort avant la fin du programme : finaliser ses documents de travail, sa feuille de route, et consolider son histoire pour mieux se l’approprier.

Cette ultime séquence de travail, focalisée sur la mise en orbite des porteurs de projets, ne signifie probablement pas la fin du collectif #4M Mashreq : des liens se sont créés entre chacune de ces petites rédactions, des partenariats ont été parfois noués (entre eux ou avec des rédactions internationales), des compétences ont été acquises et cultivées (inlassablement interrogées par leur mise en application), et trois des porteurs de projets ont d’ores et déjà profité d’un appel à candidatures européen leur permettant de financer tout ou partie de leurs développements.

En guise d’aboutissement (ou de tremplin), chacun des porteurs de projets pourra, à l’issue de cette cinquième semaine de travail :

  • présenter son projet (sous forme de pitch, puisqu’il faut bien sacrifier aux us et coutumes du numérique) devant un parterre de soutiens potentiels (investisseurs, fonds spécialisés dans le développement, diplomates, etc.) ;

  • participer voire “réseauter”, comme on dit au Québec, activement, dans le cadre de tous les rendez-vous organisés dans le prolongement de cette session avec le Forum #4M organisé à l’Institut français de Beyrouth du 17 au 19 octobre 2014.

 

Et ça nous dit quoi de l’innovation dans les médias
(en restant modeste, concret, et engagé) ?

Pour le dire très vite, cette opération m’a permis de confirmer ou d’infirmer quelques impressions acquises et glanées au gré de mes diverses collaborations au cours des dix dernières années. Et pour les partager efficacement, repartons sur un inventaire capricieux (tout n’y est pas recensé, je ne garde que des faits saillants) permettant de revenir sur ce que le numérique change pour les rédactions, où qu’elles soient. Tout ceci ne fait que confirmer, entre parenthèses, tout ce que l’émission L’Atelier des médias (de RFI) montre depuis des années : le Nord, comme on dit, n’a pas (ou plus) le monopole de l’innovation. Et c’est plutôt une bonne nouvelle :

  • C’est une évidence, mais ça va mieux en le disant : chacun a peu ou prou accès aux mêmes sources d’informations. Autrement dit, quand le Guardian, le NYT ou je-ne-sais-quel supertanker médiatique international sortent un projet d’application web à 200 000 euros, tout le monde le voit, le rêve, le teste, le commente. Mais chacun repart dans son coin en se disant : “ici, en fait, ça n’a aucun sens, ce n’est pas viable et c’est juste impensable”.L’art pour l’art, oui, pourquoi pas, c’est bien pour faire avancer la science. Mais il faut essayer d’aller plus loin. Ou plutôt : plus près des usages.

  • Dans le prolongement de cet “effet whaaaou”, le modèle économique du Monde ou du NYT n’est bien entendu pas celui de tout le monde. Et encore moins des petites équipes. Le paywallou le crowdfundingont sans doute des vertus, mais là encore, ce qui se pratique à Paris, ce n’est pas toujours ce qui sied à Beyrouth ou Bagdad. En revanche, on est tous dans le même bateau : comme l’a dit un jour David Munir, CEOde l’incubateur @AltCity, se lancer dans la création d’un média, en voilà un “highly risky business ” !Pour le dire autrement, que l’on considère cette affaire de modèle économique comme une pierre philosophale ou plus prosaïquement comme le nerf de la guerre, c’est toujours une immense énigme pour les journalistes. Mais ce n’est pas une bataille perdue !

  • Plus intéressant : cette horizontalité que nous impose (l’architecture de) la Toile confirme une intuition toute simple, mais qui change radicalement la donne. Où que l’on se trouve, et compte tenu du fait que l’accès aux connaissances disponibles et aux outils est de plus en plus facile, de petites équipes motivées, connaissant bien les usages et portant un vrai projet, sont en mesure de développer des réponses agiles, ouvertes, évolutives. Je ne vais pas lister ici tous les mérites de ce(ux) que j’ai vu, mais je pense pouvoir dire que bien des rédactions ou des agences parisiennes pourraient s’inspirer des pratiques rencontrées dans le cadre de ce programme. Pour le dire plus franchement : des “experts”, on en trouve désormais partout. Et c’est heureux.    

  • Au-delà, on n’innove pas en le décrétant ou en faisant appel à un quelconque consultant parisien. On n’innove pas pour faire plaisir à son banquier ou pour entretenir de bonnes relations avec des partenaires institutionnels. On n’innove pas non plus, contrairement à ce que pensent les esprits grincheux, uniquement parce qu’on n’a pas le choix et parce que le papier ne se vend (presque) plus. On innove aussi (et surtout) parce que, en tant que journaliste (numérique ou pas), on souhaite en quelque sorte changer le monde, et parce qu’en tant qu’auteur (à la croisée du récit, du développement et du design), on croit à la portée de l’information libre, ouverte, partagée et désormais un peu plus “engageante”. Contre les machines à propagande et les robinets à communiqués, les histoires que l’on fabrique en ligne peuvent opposer d’autres points de vue, d’autres partis pris.

  • Enfin, c’est à un décloisonnement que nous invite ce genre de programme. Et l’innovation, comme on sait, joue désormais à saute-moutons par-delà les murs des rédactions et les frontières ordinaires de nos atlas. Les nouvelles rédactions n’ont plus vraiment de passeport, elle tournent comme des “méta-rédactions” en associant des journalistes partageant avant tout des besoins communs et des chartes éditoriales similaires. Les frontières, finalement, sont celles que nous imposent les usages.


#4M Mashreq, ensuite ?

Pour en finir avec ce long billet, il me semble utile de souligner les choses suivantes :  

  • Quel que soit le devenir de chacun des projets incubés, ce programme laissera des traces, j’en suis certain. A priori, personne n’a créé le Graal de l’info en ligne avec, adossé à la rédaction, une cash-machine“disruptive” et “scalable”. Mais chacun a pu acquérir de nouvelles compétences, qu’il pourra ensuite partager. Diffuser. Valoriser. Au service d’une forme d’agilité (en ligne) et d’indépendance (éditoriale).  

  • Le programme ayant fonctionné selon la logique dite de projet, les ajustements ont été permanents. Pour un accompagnement optimisé. Et l’on peut aisément prolonger/dupliquer l’expérience : dans la même région ou ailleurs, en faisant appel à des MOOC(s) pour élargir, transmettre, diffuser. A contrario, l’un des enseignements clés de ce programme, c’est aussi le suivant : le journalisme, a fortiorinumérique, c’est à n’en pas douter une affaire de collectif (plus que de “communauté”), de savoir-faire, de technologie. Mais c’est avant tout une affaire d’individus et de personnalités. Et en matière de journalisme, on n’innovera jamais sans faire appel aux hommes.

  • Enfin, et pour finir avec une petite pirouette rhétorique, l’innovation, ici, ce fut à proprement parler la “co-opération”. Mais au sens propre : Nord/Sud, Sud/Sud, Sud/Nord. La boussole s’est affolée, c’est donc que “ça” a pris. La photographe française Anita Conti (1899-1997), qui a écumé les mers et les continents, avait donc bien raison : le journalisme, quoi qu’on en pense, quoi qu’on en dise, c’est avant tout une affaire de “générosité”. L’innovation principale et la “preuve de concept”, comme on dit, du programme #4M Mashreq que nous avons élaboré patiemment en ligne et dans notre jardin partagé à AltCity, sont sans doute là.